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Jour 3 – Mas de la Comtesse

Allez, assez plaisanté. Ce matin, je réendosse mon costume de reporter. Je dois avouer qu'il est un peu étroit aux entournures. Aurait-il rétréci au lavage ou aurais-je pris de l'embonpoint à ne plus courir les routes empoussiérées derrière nos participants, à l'affût de leurs petits pépins mécaniques ? Je penche résolument pour la seconde hypothèse.

Je dois bien vous l'avouer, ça me manque cette chasse au scoop, en direct-live, l'écoute des potins, des cancans, des dénonciations parfois calomnieuses dont j'ai vite fait d'en démonter le mécanisme lorsque je suis dans le feu de l'action, mais qui peuvent tromper le reporter le plus aguerri lorsqu'il œuvre à distance. Parce que oui, mes amis, je suis désolé de vous le dire aussi crûment : je me suis laissé gagner par le laisser-aller général d'une presse qui se contente le plus souvent de répéter des communiqués de presse sans plus prendre la peine d'en vérifier le fondement (sans pour autant passer par le proctologue, hein, il ne faut pas exagérer) et nous ressasse sans cesse les mêmes infos, les mêmes reportages.

Tenez, en ce moment, il n'y en a plus que pour le prix du gazole. Plus de 2,40 € ma pauvre dame. Et que je vous balance du micro-trottoir : « Ah, c'est dur, comment qu'on va faire, moi, j'sais pas, Macron, il attend quoi pour baisser l'prix, hein ? », « J'ai fait l'plein, 110 € tout de même. Y a un mois, c'était même pas dix balles. De qui se moque-t-on ? », « Moi, j'vais ressortir mon gilet jaune, crénom d'une pipe en bois, y va comprendre le gars d'en haut que nous, les sans-dents, on va pas s'laisser plumer. » « Mais qu'esse-tu vas faire, Roger ? T'as juste le pouvoir de fermer ta gueule ! », « Ouais, t'as p't'être bien raison, mais y a les urnes qui vont y causer au mec à Brigitte, j'te l'dis. On va en élire une autre que ça va tout changer ! » Alors, nous, ce matin, on a décidé de jouer à la Croisière s'amuse. Exit le prix à la pompe, les mêmes conneries pour nous préparer au 3 € le litre qui nous pend au nez comme la morve au bout du pif d'un mouflet. Aujourd'hui, on a fait quoi, vingt bornes dans la journée ? Pff, du pipi de chat.

Carmargue 2026

Un temps idéal pour une croisière. Du soleil, un léger mistral (il a un peu forci dans la journée, mais il reste raisonnable) et une belle compagnie de joyeux drilles.

Carmargue 2026

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Et comment qu'on a fait, demanderons ces pisse-froids à qui on tend un joli micro estampillé TF1 (mais vous voyez le même gusse sur la 2 et la 6, à croire qu'ils ont payé un comédien pour nous servir cette même soupe insipide) ? Ben, on a pris un bateau ! Pas un de nos rallyes sans un passage sur l'eau. C'est une tradition. Mais là, pas besoin de coculine, nous avons navigué sur des canaux, au départ du Mas de la Comtesse, direction Aigues-Mortes, puis retour par une jolie boucle via le canal du Rhône à Sète qui nous a menée jusqu'aux murailles d'Aigues-Mortes, avec sa tour Constance comme phare. L'occasion de découvrir des cygnes, des aigrettes, et des dizaines d'espèces d'oiseaux protégés qui profitent de cette nature marécageuse pour se reproduire et se nourrir durant leur migration. Mais aussi d'observer des dizaines de péniches désormais à quai, transformées en maisons flottantes (pas de taxe foncière, mais tout de même assez de taxes pour compenser, je vous rassure, rien n'est gratuit en ce bas monde). Il y en avait de tous genres, des très anciennes à de plus récentes, la plupart entretenues (il y en avait même une avec piscine !), attenantes à un potager sur la terre ferme ou... dans une extension également flottante, mais quelques-unes devenues des épaves, ce qui est bien triste ma pauvre Thérèse – Thérèse Durtol, la femme du marinier de la série L'homme du Picardie.

Carmargue 2026

Le dernier pont tournant ferroviaire de France encore en activité : le pont de la Radelle.

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Sur les bords du canal, que voyons-nous ? Une 4CV bicolore pas du tout d'origine, et un lieu qui annonce Musée de l'auto, dans lequel œuvrent Albert et son frère et qui regroupe une vingtaine de véhicules qu'ils restaurent. Il se pourrait bien que certains aillent y faire un tour. Je vous donne l'adresse (parce qu'en péniche, c'est pas facile !) 332 avenue de Provence à Aigues-Mortes.

Carmargue 2026

Une des nombreuses péniches transformées en habitation.

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En fond, la tour Constance d'Aigues-Mortes.

Une croisière paisible, suivie d'une petite manade, une sorte d'explication de texte du travail du manadier ou du gardian. Ici, les taureaux sont élevés pour la course, pas pour mourir dans une arène. Ils sont entraînés à pourchasser des coureurs professionnels qui tentent d'échapper à leurs cornes, tout en attrapant la cocarde collée entre leurs deux... yeux. Pas facile. Nous avons eu droit à une démonstration avec un jeune taurillon d'un an, et c'était déjà assez sport. Alors, on imagine lorsque le bestiau pèse 600 kg ce que ça peut donner ! 

La plupart du temps, ils sont lâchés en semi-liberté dans les marais, le chef du troupeau (il y a toujours un chef, le nôtre s'appelle Daniel) étant reconnaissable à la cloche qu'il porte autour du cou (mais Daniel n'a pas encore de cloche !). Vous savez pourquoi ? Pas pour qu'il dise aux autres, «hé, les gars, c'est moi l'patron, si vous filez pas droit, j'vous encorne !  » C'est pour que les manadiers ne passent pas des heures à les chercher dans les hautes herbes des marais. Là encore, nous avons eu droit à une démonstration de leur savoir-faire pour trier le troupeau, le guider, l'entraîner, etc. Et tout ça grâce à leurs magnifiques chevaux, une race très particulière, vive, agile et extrêmement intelligente, capable de reconnaître le taureau que lui indique le manadier, par son nom ou en orientant sa tête vers lui. C'est assez bluffant.

Carmargue 2026

Au premier plan, Rousseau, un des leaders du groupe comme on peut le voir à a cloche qu'il a autour du cou;

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Le tri des bêtes. Là, c'est Rousseau qui est mené par Camille vers le toril.

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Houla ! Il faut être agile pour sauter aussi haut pour échapper aux cornes de ce taurillon.

Après ? Ma foi, il s'est trouvé qu'un apéritif était prévu avec des moules de Camargue. Superbes. Puis un repas, avec la traditionnelle gardiane servie avec du riz de Camargue, évidemment, et arrosée d'un gris des Sables, le vin rosé de la région. Autrement dit, de la viande de taureau marinée dans du vin rouge, de l'oignon et des herbes de Provence, entre autres. Le secret d'une bonne gardiane résidant dans la qualité de la bidoche, bien sûr, mais aussi et surtout dans la cuisson, parce qu'il faut que la viande cuise lentement, entourée d'amour et de tendresse. Je dois avouer que celle-ci était particulièrement savoureuse. Enfin, last but not least, comme disent nos amis grand-bretons, tout ceci s'est fait en musique. 

Ouais, en musique. Parlons-en de la musique. Le chanteur, un gitan catalan, ne manqe pas de goule. « S'il vous plaît, mesdames et messieurs, puisque vous insistez... » C'est son vocabulaire de base. Après, il nous fait des versions gitanes de Julio Iglesias (c'est assez étrange, et on a eu peur qu'il ne nous fasse une reprise de Patrick Bruel !), du Gipsy King (là on s'y retrouve) et du flamenco. Pourquoi pas. Mais on sent que le gars est d'abord un commerçant. Il nous a tout fait, vendre son CD, le coup du chapeau, « vous mettez c'que voulez, j'donne ticket pour tombola, gros lot, mettez, mettez ! » Bref, ça devenait un peu lourd. « S'il vous plaît, s'il vous plaît ! »

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Exercice d'adresse. Les rênes tenues d'une seule main, il faut que le cavalier attrape des balles tenues par des... arlésiennes (c'est comme ça qu'on les appelle, à ce qu'il semble).

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Bataille pour s'attacher les bonnes grâces d'une femme. Celui qui récupère son bouquet peut mettre pied à terre et l'embrasser. On notera que les filles, elles, n'ont pas le droit de descendre de cheval dans une arère. C'est pô juste !

Carmargue 2026

Là, vous ne le voyez pas, mais les manadiers ont regroupé quatre taurillons qu'ils encadrent pour les guider vers leur enclos. Quand on voit la force qu'ils mettent pour pousser les chevaux, il faut être sacrément bien accroché à la selle camarguaise et son troussequin qui maintient bien les reins, l'autre élément reconnaissable étant le pommeau situé à l'avant.

Or, voyez-vous, moi j'ai eu un choc. Et je ne suis pas le seul. Parce qu'en regardant le fils de notre ami « S'il vous plaît », ne voilà-t-il pas que je croise son regard ? Et là, bon sang de bonsoir, c'est Marcellin ! Alors, ses yeux à lui sont un tout petit peu moins verts que ceux de mon héros, mais il a ce même regard étrange, hypnotique, troublant. À voir les réactions de ceux qui connaissent ma trilogie, je ne suis pas le seul à avoir pensé ça. Comme quoi, reprendre mes habits de reporter m'a permis de rencontrer quelqu'un qui pourrait bien être le descendant de Marcellin ! On n'est pas si loin des Morets, ce village dans lequel il a passé quelques années et qu'il retrouvera dans la deuxième trilogie (attention, spoil !). Et, du coup, je me demande si je ne pourrais pas imaginer une suite de la suite de la suite pour nous retrouver, d'ici quinze à vingt romans au Mas de la Comtesse, en plein rallye Savane Aventure !

J'ai bien fait de reprendre mes habits de reporter, on dirait. Il va juste falloir que je perde quelques kilos, mais ça, ce n'est pas gagné !


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