La Bonne Mère domine Marseille, cachée aux yeux de ses habitants par l’échafaudage qui l’enserre depuis des mois afin de lui redonner son lustre. Vendredi matin, aux premières lueurs du jour, un hélicoptère lui apportera sa couronne redorée pour achever sa remise en lumière. Son regard doux parvient cependant à fixer encore et toujours cette mer qu’elle aurait bien aimé, un jour, traverser pour découvrir ce Maghreb vers lequel tant de monde se dirige.
En 2005, Claire était à la place de sa fille Théa ! Joli passage de témoin...

Que de monde !

L'habituelle séance de collage des autocollants. 20 ans que Gégé nous fait ça aux petits oignons !
Aujourd’hui, elle est intriguée, à teinter ses yeux noirs d’une lueur inhabituelle. Qui sont tous ces énergumènes calmes, posés, qui arrivent sur l’embarcadère, se garent en file indienne, sortent de leurs véhicules hors d’âge et s’embrassent à pleines joues, se serrant en des étreintes un peu plus qu’amicales ? Puis elle sourit. Là, debout, jouant des bras comme un sémaphore, riant à gorge déployée, elle en reconnaît un. Pour dire la vérité, c’est d’abord sa veste rouge qu’elle a identifiée. Avant son rire. Inimitable, unique, qui monte vers les cieux d’un bleu immaculé. Elle se souvient l’avoir déjà vu, mais quand ? Le temps, pour la Bonne Mère, ne se déroule pas comme pour le commun des mortels. Il s’enroule sur lui-même, à emmêler ses fils depuis ce jour de 1869 où on l’a déposée au sommet de la basilique Notre-Dame-de-la-Garde, tenant dans ses bras son fils, les bras levés comme pour saluer le monde à ses pieds.

Au premier plan, Sylviane, Théa, Daniel et Claire. Trois générations d'organisateurs !

Et ça discute, ça discute !
A sa décharge, c’était il y a longtemps. Dans une autre vie, à une époque où Marseille n’était qu’un embouteillage hurlant, klaxons déployés, hauts cris à la Pagnol qui lui déchiraient parfois les tympans. Aujourd’hui, on y entre par une quatre voies et l’accès est plus aisé pour embarquer à bord de ces ferries qu’elle n’aime pas trop (pollution, masses informes, foule de touristes qui n’ont aucun respect pour elle ni pour la ville, empressés qu’ils sont à se presser dans les boutiques pour l’acheter en souvenir au lieu de passer la saluer avec respect). Le monde change, et elle n’aime pas trop cette idée. Alors de retrouver un visage connu dans la foule de ces nouveaux venus, cela lui fait chaud au cœur. Un observateur attentif — et vous savez que je le suis — remarquerait qu’elle penche légèrement la tête. Elle se fend même d’un petit sourire, parce qu’elle découvre qu’elles ne lui sont pas toutes inconnues, ces figures joyeuses et attendries. Elle en reconnaît des dizaines et ça l’émeut bien plus qu’elle ne l’aurait cru possible. Elle n’en finit pas de s’étonner lorsque son fils plisse à son tour les yeux et lui fait remarquer une petite tête blonde, courant en tous sens, qui attrape un sac dans l’entrelacs qu’ils forment et le donne à un homme qui lui sourit. Elle a quoi ? Huit ans ? « J’aimerais bien jouer avec elle, mère. Croyez-vous que cela soit possible ? » Oui, Jésus vouvoie sa maman et il lui parle avec respect. La Bonne Mère lui sourit tendrement. « Il y faudrait un miracle, mon fils. » L’enfant réfléchit. Puis il dit : « Alors, j’apprendrai à faire des miracles. » Vous savez ce qu’il est advenu…

Pas de chance pour Guéguette. Déjà sur le plateau, avant même d'arriver à Tanger ! Problème d'allumeur électronique, tout neuf, pourtant ! Elle sera bonne pour payer l'apéro, ce qui ne la changera pas de ses habitudes, parce qu'elle le fait même sans raison.

Didier se fait radiographier de la tête aux pieds !

Dans le camion vert, Yannick, Benoît et Gégé se moquent. De qui ? Allez savoir, ils sont tellement taquins...
Mais je m’emballe, je m’emballe. Sur le port, on s’agite autour d’une voiture. D’en haut, Pierre Peugeot informe la Bonne Mère qu’il s’agit d’un cabriolet 504. « Nous l’avions commandé à Pininfarina, en Italie. Une merveille ! » C’est pratique d’avoir accès à toute la mémoire du monde. Elle ne comprend pas trop ce que font ces gens, le nez sous le capot, mais elle devine un souci mécanique. « L’allumage électronique ! », soufflent les anges. Ça ne lui parle guère, à la Bonne Mère, de son temps, on se déplaçait à dos de mulet. C’était plus sûr. Plus lent, mais à quoi sert d’aller vite vers son destin ? Prendre son temps n’est-il pas le seul luxe que puisse se permettre cette poussière de vie qu’est l’être humain, appelé à ne faire que passer sur cette planète, telle une étoile filante ? Elle soupire, la Bonne Mère. Pourtant, elle sent les ondes bienveillantes qui montent jusqu’à elle, et viennent de tous ces gens aux doux sourires qui semblent si heureux de se retrouver qu’elle les rejoindrait bien pour en jouir de plus près. Mais elle est engoncée dans cet échafaudage qui l’empêche de bouger et, certains jours, de profiter du mistral dont elle aime le chant et la caresse. La générosité qu’elle lit dans ce groupe, leurs pensées tournées vers les leurs, vers ceux dont elle apprend qu’ils n’ont pu venir pour des raisons de santé, Chantal et Jean-Marc, Martine et Jean-Pierre, ça la bouleverse. Alors, elle agrandit son sourire et, même si personne ne peut le voir, elle s’adresse une prière. « Je me salue, Marie… » Elle se prie de veiller sur tous ces gens qui ne voient pas la larme qui coule le long de sa joue. Elle se prie pour leur assurer une douce traversée. Elle se prie pour qu’ils lui reviennent et qu’ils partagent avec elle les souvenirs de ce qu’ils vont vivre, pour qu’ils lui parlent de ce pays qui les appelle. « Mais vous pleurez, maman ? » s’étonne le petit Jésus. « Ce n’est rien, une poussière de nostalgie ! », sourit-elle.

Le moment de l'embarquement approche !

Tiens, tiens. Ne serait-ce pas notre Aurélien, auto-désigné grand reporter ? Dans la soute, c'est plutôt bon signe. C'est que tout le monde est arrivé et que l'on embarque...

Et voilà. Un magnifique départ au soleil couchant. Rendez-vous de l'autre côté les amis et bonne traversée. La Bonne Mère veille sur vous.